Il y a indiscutablement quelque chose de changé. Pour la génération qui a aujourd’hui cinquante ans, le recyclage est dur. Les choses sont allées trop vite. La virginité ne compte plus, l’homosexualité prospère et reçoit du cinéma, de la littérature et même de l’Eglise ses lettres de noblesse (Paris possède son association d’homosexuels chrétiens). On se déshabille et on se promène nu à la moindre occasion et même sans occasion, on parle d’érotisme, de pornographie. Il y a la pilule ; on s’adonne à la flagellation ; on viole et on acquitte ; on se dope au haschish avant d’organiser des « partouzes » et si l’on imagine qu’au milieu de tout cela il y en a encore qui rêvent d’amour en écrivant des poésies comme au temps de Musset, on admettra qu’il y a vraiment de quoi ne plus savoir où on en est.
La contraception : Pour avoir quelque chance de se retrouver dans ce labyrinthe, il faut d’abord comprendre toute l’importance qu’a eue la contraception : l’événement le plus bouleversant pour l’humanité depuis la découverte du feu. Mais les sociologues ne l’ont toujours pas compris. On discute encore à perte de vue sur les propriétés de la pilule ou les défauts du stérilet, mais on a à peine soupçonné l’importance des bouleversements psycho affectifs de ces extraordinaires découvertes.
L’érotisme et la pornographie : A cette sécurisation des rapports qui vous amène insensiblement et sans que vous vous en doutiez à repenser l’amour, est venu s’ajouter un autre événement qui passe lui aussi inaperçu : le glissement progressif et fatal de l’acte amoureux et même de l’amour tout court vers l’érotisme. En vérité, cette évolution vers l’érotisme découle en grande partie de la sécurisation des rapports car, sans elle, les fantaisies amoureuses seraient plus limitées, mais elle est conditionnée également par d’autres événements qui contribuent eux aussi à la rendre inexorable.
Si l’on veut comprendre cette évolution qui est extrêmement importante, il faut d’abord définir l’érotisme, ce qui a été rarement fait, et le définir par rapport à la pornographie car beaucoup confondent l’un et l’autre.
L’érotisme est un perfectionnement illimité de l’acte sexuel pouvant faire appel à toutes sortes d’artifices et destiné à atteindre ou à augmenter le plaisir. Il nécessite absolument un ou une partenaire (très rarement plusieurs).
Malgré ces différences, l’érotisme et la pornographie connaissent à l’heure actuelle un égal succès que des siècles d’éducation, de religiosité, d’interdits moraux essaient de freiner. Inutilement d’ailleurs, car il s’agit là d’une évolution inévitable.
Parce que l’âge moyen de l’individu, qui était de 38 ans après Pasteur, est passé à 62 ans pour l’homme et 72 ans pour la femme. Subitement le monde est devenu vieux, et ce monde là entend bien continuer à faire l’amour parce que c’est l’une des finalités essentielles de l’individu. Or, il est plus facile de réussir l’acte amoureux à vingt ans qu’à cinquante et surtout qu’à soixante dix ans. C’est là que pour améliorer la libido d’abord et l’orgasme ensuite, l’érotisme intervient, précédé pour certains de la pornographie. Une autre raison de cette évolution est la dénudation de la femme. On a bêtement oublié combien la découverte du corps de la femme était pour l’homme un stimulant sexuel puissant, le plus puissant peut être.
Il y a cent ans à peine, la vision d’une cheville de femme était un événement. Tout le monde est saturé du spectacle du nu. Publicité, cinéma, théâtre, illustrations, plage, partout ce ne sont que corps déshabillés, et la banalité du spectacle le rend sans valeur et souvent sans effet. C’est ainsi qu’un homme peut se trouver aujourd’hui en présence d’une femme nue sans que sa libido se manifeste. Il faut donc trouver un artifice pour « rattraper » ce manque et c’est encore l’érotisme ou même la pornographie qui y pourvoient.
Il est un autre fait qui, pour être secondaire, n’en a pas moins une portée psychologique non négligeable, c’est la similitude de plus en plus grande de la tenue vestimentaire des deux sexes. Pour l’homme, le vêtement féminin a toujours joué un rôle dans sa stimulation sexuelle et, sans aller jusqu’au fétichisme vestimentaire, il est certain qu’une guêpière ou un porte jarretelles possédaient un impact autrement plus puissant qu’un blue jean ou des chaussettes de laine. Un psychiatre a prétendu que la dépression de l’homme moderne provenait en grande partie du fait qu’il était obligé de recycler ses phantasmes sexuels. En fait, il ne les recycle pas, il les déplace. Alors qu’avant son but essentiel était d’atteindre l’autre, maintenant il pense à tous les plaisirs qu’il pourra partager avec l’autre quand il l’aura atteint. Ce n’est pas plus mal, c’est différent.