Neveu d’un général de la Guerre de Sécession, l’Américain Thomas Hunt Morgan (1866 l945) descendait d’une vieille famille anglaise dont ses biographes nous disent qu’elle avait l’esprit autoritaire et cavalier, et les sentiments tout mangés par le vieux principe de l’honneur,.
A peine a t-il quitté Kentucky Collège pour l’Université John Hopkins, qu’il assiste à une expérience spectaculaire qui devait décider de sa destinée scientifique : l’anatomiste Wilhelm Roux détruit une des deux cellules d’un oeuf de grenouille. Loin de périr, le demi embryon devient une partie de grenouille, vivante et mobile.
C’est donc que l’homme peut intervenir dans le développement d’un oeuf, de n’importe quel oeuf. Cette idée le hante et le poursuit encore, plus tenace que jamais, lorsqu’il obtient une chaire à Columbia Université. Comme il axe ses efforts sur l’explication du phénomène héréditaire, et qu’à ce titre il lui faut un terrain d’expérience qui permette d’obtenir le plus grand nombre possible d’individus appartenant à la même lignée, il se fait la main sur des animaux à la vie courte : souris d’étable, mulots, pigeons ramiers, poux de certains végétaux. C’est alors qu’il entend parler d’un insecte qu’un savant d’Harvard choyait dans un but analogue : c’est la drosophile (drosophila melanogaster), communément appelée mouche du vinaigre, minuscule animal à ventre noir que l’on rencontre sur les fruits en instance de pourriture et qui présente une caractéristique saisissante : ses yeux sont d’un rouge vivace et brillant.
En dix jours, l’oeuf de la drosophile se transforme en une mouche, dont la vie dure douze jours. En une seule année, trente générations de drosophiles se succèdent. Les générations de drosophiles sur lesquelles les biologistes travaillent depuis 1910 leur ont permis la nième somme d’observations sur l’hérédité que s’ils avaient observé les hommes pendant 5 000 ans.
Morgan fait capturer quelques douzaines de ces mouches par ses assistants, les place dans des bouteilles à lait et, durant l’hiver de 1909, dans l’espoir de créer des espèces nouvelles, il les soumet à toutes sortes de conditions anormales : exposition des oeufs et des larves à des températures extrêmes, immersion des adultes dans des solutions acides ou alcalines, traitements électriques, etc. Rien de notable ne se produit.
Puis, un beau matin de 1910, alors que Morgan se penche sur les mouches aux yeux rouges, une drosophile mâle lui apparaît avec des yeux blancs.
Imitant le moine jardinier qui, un demi siècle plus tôt, avait croisé un pois lisse avec un pois ridé, Morgan s’empresse d’accoupler le mâle aux yeux blancs à une femelle normale, c’est à dire aux yeux rouges. Il les isole dans une bouteille de lait enrichie d’un tronçon de banane (leur nourriture), qu’il bouche hermétiquement.