Les enfants élevés sans contrainte étaient pourtant loin d’être parfaits. Mais lorsqu’ils avaient des défauts, on ne les leur reprochait pas. On se tournait plutôt vers les parents qui n’avaient pas su bien les comprendre et dont la mauvaise éducation avait fait naître ces défauts. Il s’agissait alors de faire l’éducation moins des enfants que des parents.
L’éducation devint une science, et l’enfant un vrai centre de recherches. Pédiatres, psychologues, psychanalystes, sociologues, éducateurs, étudièrent son comportement. On filma les gestes et les réactions des nourrissons depuis le jour de leur naissance. On étudia les rapports mère enfant pour savoir dans quelle mesure un enfant a vraiment besoin de sa mère pour se développer normalement. On soumit les bébés aux tests les plus variés et les plus inattendus.
De ces études approfondies naquit une littérature énorme sur l’éducation. Moins volumineuse en Europe qu’en Amérique où il parut en vingt cinq ans 7 500 ouvrages sur le même sujet, elle y fut cependant abondante. Alors qu’en 1900, les mères n’avaient qu’un bon livre médical dans lequel elles recherchaient les symptômes de la varicelle, celles de 1945 avaient dans leur bibliothèque deux ou trois livres sur l’éducation pour tâcher d’y trouver l’explication d’un pleur qui ne ressemblait pas tout à fait aux pleurs habituels exprimait il l’angoisse, le caprice, la peur, la faim ?
Devenue une science, l’éducation s’apprenait dans les livres. Elle devait bientôt être enseignée dans des écoles spécialisées où l’on engageait les parents à se rendre comme des enfants. Cours de l’après midi pour la mère et du soir pour le père qui sort du bureau.
Etre parents devenait de plus en plus difficile à mesure que la psychanalyse pénétrait plus avant dans l’éducation et que de nouveaux livres paraissaient. Car il n’y avait plus un geste de l’enfant auquel on ne trouvât une signification particulière, plus une parole des parents qui ne risquât d’être une atteinte à la personnalité complexe des bébés. Un éducateur disait : N’arrachez pas du manteau de votre fils un bouton sur le point de tomber, vous pourriez lui donner un complexe de castration. » Les parents modernes, ceux qui cherchaient à appliquer les nouvelles méthodes, ne savaient plus à quel saint se vouer, sur quel ton s’adresser à leur enfant, craignant qu’un mot anodin en apparence pût les heurter pour le reste de leur vie, ou qu’une petite réprimande leur causât un tort définitif. Ils finissaient par se demander s’ils avaient certains droits.
Il était urgent de faire la synthèse de l’éducation autoritaire et de l’éducation libérale. Ce fut l’oeuvre de ces dernières années, qui se poursuit encore maintenant.
Puisque l’enfant comme un petit arbre a besoin d’un tuteur, les éducateurs d’aujourd’hui réhabilitent l’autorité paternelle que l’on avait accusée de créer tant de complexes. Par ailleurs comme on a pu vérifier scientifiquement que l’amour maternel est indispensable au développement harmonieux de l’enfant, on conseille de nouveau vivement aux mères de suivre leur instinct et de prendre leur bébé dans les bras quand elles en ont envie.
Ayant ainsi rétabli père et mère dans leur vrai rôle, les pédagogues critiquent la notion de parents camarades mise à la mode dans les années 1950, notion qui a décidément fait faillite.
La psychanalyse n’en est pas abandonnée pour autant, mais la période des excès est révolue : progressivement, la psychanalyse est entrée dans la vie quotidienne ; chaque parent, chaque éducateur en fait sans même s’en douter comme M. Jourdain faisait de la prose.