Ce que signifie « gâter un enfant » varie en fonction des critères de chacun.
Si par « enfant gâté » vous entendez un enfant de huit ans qui exige toujours que ses désirs soient satisfaits et pleure sans vergogne quand on n’y cède pas, qui ne peut supporter un refus, est incapable de partager quoi que ce soit avec d’autres enfants, a des accès de colère, est pleurnicheur, fait des histoires et est susceptible, alors, je suis d’accord, un tel enfant est un enfant gâté.
« Gâter un enfant » c’est accepter qu’il persiste à garder un comportement infantile bien au delà du moment où il est psychologiquement apte à l’abandonner. La conduite d’un enfant de huit ans telle que je l’ai décrite plus haut conviendrait à un enfant de deux ans mais pas à un enfant de cet âge. Selon toute probabilité ses parents ne l’ont jamais encouragé ou ne lui ont jamais demandé de dépasser le stade des deux ans.
Mais et c’est une restriction très importante le concept « gâter un enfant » ne peut s’appliquer aux bébés. Nous faisons preuve de bon sens si nous exigeons qu’un enfant de cinq ans abandonne son comportement de bébé, car il est tout à fait capable de le faire d’un point de vue psychologique. Mais nous manquons totalement de réalisme en exigeant d’un bébé qu’il abandonne son comportement de bébé. Il n’est pas capable de se conduire autrement. Après tout, c’est un bébé ! Donnons lui donc le droit d’agir en tant que tel !
Nous réussirions beaucoup mieux à comprendre les bébés et les enfants si nous abandonnions ce terme de « gâter ». Ce concept n’est étayé par aucune donnée scientifique et remonte à une époque où nous n’avions pas les moyens d’étudier le comportement infantile. Le concept tout entier semble impliquer que si vous faites trop attention à vos enfants quand ils sont jeunes, vous allez à la catastrophe quand ils seront adultes. Mais vous ne nuisez pas à votre enfant en vous intéressant à lui quand il est tout petit. Vous pouvez toutefois porter préjudice à un enfant plus âgé en étant trop indulgent avec lui, en craignant d’être ferme, de lui imposer des limites ou en le laissant toujours agir à sa guise. Mais tout cela est très différent de l’intérêt qu’on peut lui porter. Réservons ce terme de « gâté » aux fruits plutôt qu’aux enfants et aux bébés.
Malheureusement un grand nombre de mères se fracassent et se demandent si elles gâtent ou non leur bébé. Elles ont tout spécialement tendance à s’inquiéter si l’une de leurs amies, du genre voisine qui prétend tout savoir, leur assure : « Ne faites jamais cela ou vous allez sûrement faire de lui un enfant gâté. » Ou bien vous entendez une mère vous dire. « Je le gâte à l’en pourrir. Je sais bien que je ne devrais pas, mais je n’y peux rien. » Ou bien c’est un père qui reconnaîtra : « Evidemment, on ne peut pas prendre un bébé dans ses bras chaque fois qu’il pleure, ou on en ferait un enfant gâté. Après tout, il faut qu’il apprenne qu’il ne pourra pas toujours en faire à sa tête ici bas, et il vaut mieux qu’il l’apprenne tout de suite. »
Toutes ces remarques font preuve d’une incompréhension profonde de la nature des bébés. Un enfant a certes besoin d’apprendre qu’il ne peut pas faire tout ce qu’il veut. S’il ne le fait pas, ce sera vraiment un enfant gâté. Mais à quel âge faut il commencer à le lui enseigner ? A deux ou trois mois ou même neuf mois, c’est bien trop tôt. Il est absurde de lui imposer des frustrations à cet âge en pensant que cela lui apprendra à faire face à d’autres frustrations plus tard.
Soyons clairs : il est impossible de gâter un bébé. Câlinez le autant que vous voudrez. Donnez lui à manger aussi souvent qu’il le désirera. Chantez lui des chansons et cajolez le autant qu’il vous plaira. Occupez vous de lui toutes les fois qu’il pleurera : ce n’est pas pour cela qu’il sera gâté.
Le mieux qui puisse arriver à votre bébé, psychologiquement parlant, c’est que tous ses besoins soient satisfaits et qu’il se sente aussi peu frustré que possible. Son « ego » ou conscience de soi est encore trop malléable et trop tendre pour avoir la force de faire face aux frustrations dès maintenant.
En vieillissant, il aura bien le temps d’apprendre ce qu’est la frustration.