Voici comment la chose fonctionne : vous montrez à une autre personne que vous comprenez réellement ce qu’elle ressent en traduisant ses sentiments par vos paroles et en les lui réfléchissant comme si vous étiez son miroir. C’est très facile avec les enfants de deux ans, parce que vous pouvez reprendre les paroles mêmes qu’ils ont employées pour les exprimer.
Par exemple, votre bambin de deux ans arrive en pleurant, furieux : « Jimmy (cinq ans) m’a battu ! » Là, la plupart des parents poussent un soupir excédé en pensant : « Ça y est, voilà que ça recommence. » Vous mettez face à face votre enfant de deux ans et votre enfant de cinq ans et le procès commence : « Allons, qui a commencé ? », etc. La nouvelle méthode des sentiments réfléchis vous enlève définitivement ce rôle d’arbitre. A sa place, lorsque votre enfant de deux ans dit « Jimmy m’a battu ! » vous pouvez répondre, l’air compatissant : « Oh ! Jimmy t’a battu » ou bien : « Tu es furieux parce que Jimmy t’a battu ! » ou : « Cela te met en colère que Jimmy te batte ! »
Vos paroles traduisent ses sentiments et vous les lui avez renvoyés. J’appelle cette méthode la technique de la rétroaction parce qu’en renvoyant à votre enfant ses propres sentiments vous lui démontrez par là que vous comprenez vraiment ce qu’il ressent.
Il y a quelques années, une maman que j’avais initiée à cette technique de la rétroaction me raconta un incident qui illustre la façon dont elle fonctionne. Elle appartenait à une association amicale de baby sisters et gardait un soir les enfants d’un couple ami. Les parents venaient de coucher Jimmy et étaient sortis pour la soirée quand Jimmy sortit de sa chambre, anxieux et contracté, et lui dit : « Madame Jones, il y a un loup dans ma chambre ! » Cette maman me dit qu’avant d’apprendre la technique dont je parle elle aurait mal réagi devant cette situation. comme la plupart des parents. Elle aurait dit : « Allons, c’est ridicule, Jimmy, tu sais bien qu’il n’y a pas de loup dans ta chambre. » Et elle aurait fait le tour de la chambre avec le petit garçon en lui montrant qu’il n’y avait pas de loup, ce qui n’aurait en rien atténué sa peur. Au lieu de cette attitude raisonnable mais erronée elle aborda le sujet d’une façon différente : elle appliqua notre méthode.
Elle lui dit : « Assieds toi ici, et parle moi de ce loup. »Il lui dit combien ce loup lui faisait peur. Elle lui répondit des choses comme : « Tu as vraiment peur de ce loup ! » ou bien : « Ce vieux loup te fait très peur » et autres phrases du même genre. Elle n’essaya pas de le rassurer ni de le distraire. Elle se contenta de lui renvoyer les sentiments qu’il lui décrivait. il lui dit qu’il avait très peur de ce loup, qu’il le détestait et qu’il allait le jeter dans la mer du haut des falaises. Finalement, après environ vingt minutes pendant lesquelles elle ne fit que lui réfléchir ses sentiments, il se tourna vers elle et lui dit : « Madame Jones, je pense que maintenant je peux aller dormir. » Elle le ramena dans sa chambre, le borda dans son lit, et quelques minutes plus tard il dormait.
Elle me raconta tout cela la semaine suivante et me dit : « Vous savez, ça marche vraiment. » En effet, ça marche. Essayez donc. Cette technique comporte d’ailleurs, si l’on peut dire, un auto régulateur : si vous ne comprenez pas ce que l’enfant éprouve, il vous dira presque à coup sûr : « Non ça n’est pas ça, ça ne me fait pas ça. »
Cette technique de la rétroaction est facile à comprendre niais difficile à mettre en pratique parce que lorsque nous, parents. étions des enfants, on a pratiqué avec nous une autre méthode. Et nous avons passé de nombreuses années de notre vie à essayer de rassurer les autres, à leur donner des conseils, ou à les détourner de leurs sentiments, surtout si nous les considérions comme mauvais. Ainsi cette technique de la rétroaction va à l’encontre de toute l’éducation que nous avons reçue.
J’ai toujours laissé mes enfants exprimer leurs sentiments « négatifs » et hostiles à mon égard. Mais je dois avouer que parfois. au moment même où j’agis ainsi, j’entends au fond de moi même une petite voix qui dit « Fais attention à qui tu parles mon garçon : je suis ton père ! » Cette voix, qui n’est pas celle du père scientifiquement et psychologiquement conscient que je suis, est la voix de mon propre père qui me parte, comme au temps où, enfant, je n’avais pas le droit d’exprimer ce que j’éprouvais.
Voilà en bref pourquoi il nous est difficile d’apprendre à utiliser cette technique de la réflexion affective : si on ne nous a pas laissés, enfants, exprimer librement nos sentiments, il nous paraftra sans doute très difficile d’autoriser nos enfants à le faire.
« Mais cela ne revient il pas à laisser un enfant vous manquer de respect. en particulier si vous le laissez vous dire qu’il vous déteste ? » Telle est la question que posent de nombreuses mères. Or je ne pense pas que pouvoir extérioriser librement ses élans ait un quelconque rapport avec le respect ou l’irrespect. Un enfant respectera ses parents s’il sent qu’ils en savent plus long que lui, qu’ils le traitent avec équité et le respectent. Mais de temps en temps. cet enfant « en voudra » à ses parents. S’il en est ainsi et que les parents ne le laissent pas s’exprimer l’enfant « leur en voudra » quand même.
Alors pourquoi ne pas le laisser extérioriser sa colère ? Car si nous l’en empêchons il lui sera beaucoup plus difficile de contrôler son comportement. Rien n’est plus dangereux que d’empêcher la vapeur de s’échapper d’une chaudière...
J’ai dit qu’il était important de faire une distinction entre sentiments et actions : j’ai suggéré d’imposer des limites raisonnables aux actes d’un enfant mais de lui laisser manifester tous les sentiments qu’il ressent. J’ai décrit la méthode de la rétroaction affective comme moyen de lui montrer que nous le comprenons vraiment. Je voudrais maintenant donner un exemple concret pris sur un enfant de deux ans et demi pour montrer comment s’opère dans la pratique cette distinction entre tes sentiments et les actes.
L’incident suivant s’est produit plusieurs fois lorsque mon fils aîné en était arrivé au stade des deux ans et demi. Je l’avais emmené au jardin public et il jouait. très heureux, dans le sable. Finalement l’heure de partir arriva. Je l’en avertis un peu avant. pour le préparer au départ.
« Randy. lui dis je. dans dix minutes il va falloir nous en aller. » Dix minutes plus tard, je lui dis « Randy, maintenant il faut partir » « Non, je ne veux pas. » Pourquoi aurais je pu croire un instant qu’il voulait partir ? Il était bien en train de s’amuser après tout. Je lui « réfléchis » alors ses sentiments. « Je sais que tu ne veux pas t’en aller parce que tu t’amuses bien dans le sable. » « Je ne m’en irai pas ! » « Tu t’amuses tellement bien que tu ne veux pas bouger d’ici ! »
Je continuai ainsi pendant encore quelques minutes, puis je finis par l’attraper et le porter de force dans la voiture, lui hurlant et me bourrant de coups de pied, moi lui « réfléchissant » encore ses sentiments tout au long du chemin : « Tu es furieux contre papa parce que tu veux rester jouer et qu’il t’emmène à la maison ! »
Analysons maintenant cet incident parce qu’il constitue une sorte d’instantané qui offre matière à réflexion sur les nombreuses manières dont on peut traiter un enfant à ce stade de développement.
Si je m’étais laissé intimider au point de rester au jardin public alors qu’il était vraiment l’heure de partir. je lui aurais appris à devenir un petit tyran et à refuser de se soumettre à des limites raisonnables. Et je ne l’aurais pas aidé à assimiler les normes raisonnables de conformisme social.
D’autre part, si j’avais refusé de le laisser manifester son mécontentement, j’aurais contrarié son individualité grandissante et le sens du respect de soi.
J’agissais au contraire comme si je lui avais dit : « Tu as le droit d’être en colère et c’est ce que tu ressens. Moi aussi je serais certainement en colère si quelqu’un m’empêchait de m’amuser. En tant qu’individu, tu as le droit d’avoir ces sentiments et de les exprimer. »
Cet incident illustre bien les nombreux cas similaires auxquels il vous faudra faire face avec votre enfant à cet âge. Laissez lui l’occasion de s’exprimer, mais restez fermes et insistez pour qu’il respecte dans ses actes des limites raisonnables.
Ce que j’ai décrit est une manière idéale d’agir dans une telle situation. Cela ne veut pas dire que nous réagirons effectivement toujours de cette façon. Nous autres, parents, avons aussi des droits ! Nous avons le droit d’avoir nos mauvais jours, nos moments d’irritation et nos sentiments d’animosité.
Nous ne serons pas chaque fois capables de garder notre sang froid et d’avoir un comportement idéal en face de l’enfant. Nous n’aurons pas toujours envie de le laisser dire ce qu’il pense. Parfois nous saurons tout juste aboyer : « Tais toi ! c’est maman qui décide et vous, les gosses. vous n’avez qu’à vous taire ! »
Beaucoup de mères sont vivement contrariées quand elles se mettent en colère et se laissent aller à crier. En fait il n’y a rien là de bien extraordinaire, mais elles ont parfois l’impression qu’elles devraient toujours rester calmes et sereines. C’est l’attitude idéale, mais je n’ai encore jamais rencontré de parents qui soient capables d’appliquer ces principes en toutes circonstances. Puisque nous essayons de donner aux enfants le droit d’exprimer leurs pensées. il faut bien aussi accorder aux parents les mêmes droits. Si donc il vous arrive d’avoir envie de crier, faites le. Et après avoir ainsi « éliminé » vos sentiments de colère, vos dispositions à l’égard de votre enfant seront certainement très différentes et vous pourrez lui dire ensuite : « Maman s’est mise en colère ; cela lui fait beaucoup de peine, mais cela va mieux maintenant. » Et il comprendra.
Il peut être réconfortant d’indiquer maintenant que tous les enfants ne donnent pas autant de mal à leurs parents pendant les « deux ans terribles ». Il existe chez eux de profondes différences de nature. Chacun est sur le plan biologique très différent des autres. Certains sont plus excitables, certains plus « faciles ». Ce qui veut dire qu’il sera moins ardu de piloter tel enfant que tel autre à travers le même passage difficile.
Mais tout enfant sain et normal doit manifester un certain degré de négativisme et de rébellion pendant ce stade. Et si vous perdez courage, rappelez vous ceci : cela passera ! Quand l’enfant aura trois ans, vous serez étonnés de constater à quel point il deviendra subitement coopérant et « facile » en comparaison de son comportement à deux ans et demi.
Les mamans savent bien que le mot favori de cet âge est « non ». Et. soit dit en passant. ne nous étonnons pas qu’un enfant apprenne à dire « non » bien avant d’apprendre à dire « Oui ».
Après tout, il a entendu le mot « non » prononcé par ses parents beaucoup plus souvent que le mot « oui ». Et si nous réduisons les « non » à leur minimum pendant l’âge des premiers pas, l’enfant nous le dira peut être un peu moins souvent durant la « première adolescence « . Mais, de toute façon, nous assisterons à d’autres manifestations négatives ; l’enfant se sauve quand on l’appelle. donne des coups de pied. se tortille ou se raidit quand on veut lui faire faire quelque chose, ou « fait » de vraies colères. Habituellement ce type de comportement n’intervient pas pendant l’âge des premiers pas. Comment y faire face maintenant ?
Si vous avez lu les chapitres 8 et 9 sur la discipline, vous savez qu’une attitude qui est a renforcée » tend à se répéter. Si les parents répliquent au négativisme en se mettant en colère, ils renforcent inconsciemment le négativisme, et poussent l’enfant à devenir encore plus négatif.
Mais il existe des attitudes préférables à ce renforcement négatif. Il faut d’abord distinguer le refus verbal de la véritable attitude négative. Ainsi nous disons à notre enfant : « Allons, il faut mettre ton manteau pour sortir. » Et nous commençons à l’aider à l’enfiler. « Non, je ne veux pas ! », dit il, cependant qu’il se contredit dans ses gestes puisqu’il passe ses bras dans les manches. Voilà un bon exemple de « négativisme verbal ». C’est comme s’il disait à sa mère : « Je sais qu’il fait froid dehors et j’ai vraiment besoin d’un manteau. Je sais aussi que tu es plus grande que moi et que tu peux m’obliger à mettre mon manteau. Mais reconnais. Maman, que moi aussi je suis quelqu’un, et que j’ai au moins le droit de protester un peu ! » Ce négativisme se présente comme un jeu : l’enfant joue en quelque sorte au « jeu de la désobéissance » avec sa mère.
Si celle ci ne reconnaît pas le caractère ludique de cette attitude et réagit en durcissant la sienne, elle peut créer une crise là où il n’y en avait pas.
Le véritable comportement négatif. qui se distingue de la simple résistance verbale, se manifesterait dans cette même circonstance par la fuite ou l’opposition physique et violente contre la mère qui veut mettre son manteau à l’enfant. Si c’est le cas, la mère dispose de plusieurs « ripostes ». S’il s’agit d’aller jouer dans la cour, elle peut dire : « Il faut que tu mettes ton manteau pour sortir, mais tu préfères peut être rester à la maison. » Si l’enfant désire vraiment jouer dehors, il y a quelques chances pour qu’il enfile à contrecoeur son vêtement. Mais il peut s’agir d’une autre situation : par exemple. si la mère veut emmener l’enfant avec elle au supermarché, elle est pressée. elle n’aura pas le loisir de résoudre le problème avec calme. Alors, ce qu’elle peut faire, c’est de lui a réfléchir » ses sentiments (a Je sais que tu ne veux pas mettre ton manteau, je sais que cela te met en colère ») tout en continuant de passer de force ses bras dans les manches !
Les adultes ne sont pas les seuls pour qui « perdre la face soit grave. Les enfants en période de « première adolescence n’aiment guère cela non plus. Nous pouvons donc essayer d’éviter la confrontation directe avec un enfant qui manifeste son négativisme, et faire quelques avances qui lui permettront de sauver la face, en proposant par exemple une activité dérivative, ou en essayant de l’attendrir par une ou deux caresses. Si nos nerfs nous le permettent ! Mais surtout, en lui réfléchissant ses sentiments. nous l’empêchons de « perdre la face ». En effet. nous ne faisons rien d’autre que lui dire : « Je sais que tu n’es pas d’accord du tout et c’est tout à fait normal. J’en suis vraiment navrée parce que je sais bien ce que tu ressens, mais j’ai le regret de te dire qu’il va falloir m’obéir de toute façon. »