C’est une phase d’émotions violentes, d’orages et de tensions, de fréquentes sautes d’humeur. C’est l’âge des extrêmes. L’enfant trouve souvent difficile de faire un choix simple et net et de s’y tenir. Il hésitera, ballotté entre ses sentiments les plus opposés. du « je veux cela « au « je n’en veux pas » et du « je veux faire cela » au « je ne veux pas le faire ». Rien que devoir décider s’il veut une glace et s’il faut s’arrêter dans une boutique pour la lui acheter peut provoquer chez lui un de ces violents accès d’indécision...
Il peut aussi battre les records dans tous les domaines : faire par exemple la même chose indéfiniment, ou répéter toujours la même phrase ou le même mot jusqu’à ce que la mère soit prête à crier grâce. Il est souvent difficile de lui faire adopter des nouveautés comme des plats inédits ou des vêtements neufs. I) a besoin de la sécurité qu’apportent l’ancien et le connu. C’est pourquoi il aime les rites : il faut tout faire d’une certaine façon et chaque fois exactement pareil. ’L’enfant de deux ans et demi est bien connu pour son rigorisme. Et quand ce rigorisme se
heurte à celui des parents. gare ! A cet âge, l’enfant exige beaucoup de patience de notre part. Son aptitude à partager, à attendre, à céder est très réduite.
Quand à l’aspect positif. disons que l’enfant s’impose à cet âge par sa vigueur, son enthousiasme, son énergie. Si la mère se montre compréhensive, alors elle pourra l’apprécier et découvrir les aspects de son attachante personnalité. Car il sait être charmant parfois avec toute son exubérance, sa naïveté, son émerveillement devant un monde qu’il découvre nouveau et intact, son imagination, son enthousiasme pour la vie et sa générosité.
Et qu’apprend donc votre enfant à ce stade de son développement ? La mère d’un « premier adolescent » vous répondra sans doute par la même phrase que la mère d’un « teenager » « Je me demande ce qu’il peut bien apprendre si ce n’est à se montrer insupportable et à me contrarier ! ». Et soyons francs, il y a une bonne part de vérité dans ces doléances maternelles.
Mais si vous regardez au delà des épreuves quotidiennes, vous devez comprendre que votre enfant est en train de découvrir son individualité en opposition au conformisme social. (C’est exactement, en plus limité, la même expérience de développement qu’il fera plus tard entre treize et dix neuf ans...)
Rappelez vous qu’un nouveau né n’a pas la conscience du « Moi ». Il lui faut un certain temps avant d’apprendre à distinguer le « Moi » du « Non Moi » que représente son univers. Le stade de développement dont nous parlons est le premier au cours duquel votre enfant acquiert vraiment le sens de sa personnalité unique. Et l’une des choses qu’il doit nécessairement faire pour établir le sentiment de son identité est de s’opposer à ses parents, en prenant une attitude négative. Pour qu’il puisse définir qui il est et ce qu’il désire, il faut qu’il passe par une phase de négation et de défi.
En d’autres termes, la prise de conscience de soi négative fait partie de la lutte menée à cet âge pour la prise de conscience de soi positive.
Il est difficile de décrire avec des mots la différence entre le sentiment de son individualité chez un enfant qui commence à marcher et chez ce même enfant pendant la première adolescence. Il y a chez le « jeune marcheur » une faculté d’expansion naïve, innocente, spontanée, du fait qu’il est encore vraiment un bébé, bien qu’il soit capable de se déplacer. Mais l’enfant dans sa « première adolescence » a perdu cette qualité de naïveté, d’innocence, de spontanéité. Pour lui la vie n’est plus un sens unique, mais une route à deux voies. Pour la première fois de sa jeune vie, il se heurte à l’intérieur de lui même à de puissantes tendances contradictoires. Son comportement montre qu’il se demande sans cesse : Hé ! où ai je envie d’aller ? Est ce que je reviens en arrière pour redevenir un bébé, ou est ce que je vais de l’avant pour devenir un enfant ? Qu’est ce que je veux ? Est ce que je veux faire ce que mes parents me disent de faire, ou bien ce que je veux faire, qui est justement le contraire ? Mais encore est ce bien seulement le contraire ? Et qui est donc le « je » qui désire tout cela ? Et qui suis je, en fait ? »
Un exemple pris chez les « grands » adolescents peut nous aider à préciser cette attitude typique du jeune enfant de deux ans. Une lycéenne de quinze ans allait acheter une robe neuve avec sa mère. Elle essaya beaucoup de robes mais ne semblait pas pouvoir se décider. Finalement elle se tourna vers sa mère et lui demanda : « Laquelle est ce que je prends ? » La mère lui dit « Je pense que la bleue fait très bien sur toi. »’ A quoi la jeune fille répondit sèchement : « Oh ! maman ! Tu essaies toujours de m’influencer ! »
Quelques mois plus tard, alors qu’elles faisaient du shopping ensemble, mais cherchaient cette fois une robe de bal, la jeune fille eut de nouveau des difficultés à se décider, et se tourna de nouveau vers sa mère pour lui demander son avis. La mère, avertie par la première expérience, lui répondit : « Je suis sûre que tu sauras très bien choisir toi même. « Et la jeune fille lui répliqua : « Oh ! maman, tu ne veux jamais m’aider quand j’en ai besoin ! » La mère fut absolument stupéfaite, et quand elle me raconta l’histoire, elle s’écria : « Je pense que je ne comprendrai jamais les adolescents ! »
Il est en fait facile, quand on est informé, de comprendre l’attitude apparemment contradictoire de la jeune fille. L’adolescence marque la transition entre l’enfance et l’âge adulte. La première fois, la jeune fille souhaitait surtout être adulte. Aussi ne voulait elle pas que sa mère l’aidât ce jour là à faire son choix. La deuxième fois elle éprouvait l’envie d’être dépendante, de rester petite fille, et désirait cette fois l’aide de sa mère.
La « première adolescence » présente des aspects comparables. La plupart du temps cet âge est caractérisé par un « laisse, maman, j’aime mieux faire cela tout seul ». En certaines occasions l’enfant refusera l’aide de sa mère pour s’habiller et s’écriera, furieux : « Laisse moi faire ! »
En d’autres circonstances il ne lâchera pas sa mère en déclarant qu’il est un bébé et que maman doit faire pour lui. Comme l’adolescent, l’enfant de deux ans est ballotté d’avant en arrière, d’une heure à l’autre, d’un jour à l’autre, entre son désir d’indépendance et son désir de se maintenir dans son infantile dépendance maternelle. Il se montre sous les traits de « Monsieur Oui Non ». Pour cette raison, les règles et les limites imposées à l’enfant de deux ans doivent être souples. C’est une erreur pour les parents d’avoir avec un enfant de cet âge des principes trop stricts concernant l’habillement, l’heure du bain, etc. Tout simplement, les règles absolues et rigides ne s’appliquent pas à un enfant à ce stade de développement tant cet âge est fait de sentiments et d’aspirations complexes. En général, il est très souhaitable que les parents n’appliquent des règles et ne se fixent des limites précises et cohérentes que lorsque l’enfant arrive à l’âge de trois ans à peu près. Mais entre le deuxième et le troisième anniversaire, les parents pourraient avec profit adopter le sage conseil d’Emerson : « Une logique sotte est le démon des esprits faibles. »
Donc la tâche nouvelle assignée à l’enfant pendant ce stade de développement est d’acquérir fermement le sens de son individualité, le sentiment profond de ce qu’il est. Cependant, il doit apprendre en même temps à se conformer à ce que la société (c’est à dire surtout les parents. à cet âge) attend de lui.
Et là, les choses peuvent se gâter de deux façons. Premièrement, les parents peuvent exercer un contrôle trop strict et imposer une soumission trop grande, et l’enfant peut alors devenir trop docile. Je pense ici à un garçon que je connais et qui n’est jamais passé par le stade d’opposition typique des deux ans parce que sa mère ne le lui a jamais permis. Elle l’a dressé sans la moindre faiblesse à se montrer passif et obéissant. Elle ne tolérait aucun des élans impulsifs ni des éclats émotif si caractéristiques de cet âge. Au contraire, elle récompensait son fils chaque fois qu’il se montrait tranquille, passif et « gentil » Et ce système a très bien marché, dans la mesure où loin d’être pour elle une épreuve, ce stade du développement de son enfant fut relativement facile, mais cela n’a pas si bien marché pour l’enfant. Lorsqu’il entra à la maternelle, la maîtresse remarqua qu’il était craintif, ne jouait pas avec les autres enfants et se montrait renfermé. La mère, semble t il. J’avait trop bien entraîné à être passif et tranquille. Et ce comportement risquait d’en faire un adulte timide et manquant d’agressivité, redoutant de se lancer dans la vie et de tenter quoi que ce soit de nouveau.
Tous les enfants n’acceptent pas aussi facilement que ce garçon l’excès d’autorité des parents. Par leur nature, certains marmots sont plus coriaces que d’autres. Dans ce cas, l’excès d’autorité se heurtera à la résistance farouche de l’enfant, qui luttera jusqu’au bout plutôt que de céder. Toute la période de première adolescence » devient alors un conflit où s’opposent la volonté des parents et celle de l’enfant. Peu importe qui remporte cette bataille, puisque l’enfant perd à coup sûr tout ce qu’il aurait dû acquérir pendant ce temps Il se peut aussi qu’en face de l’excès d’autorité l’enfant paraisse extérieurement se soumettre, alors qu’au fond de lui même il réprime son hostilité. Il fait à contrecoeur ce qu’on exige de lui, mais il devient sournois. Chaque fois que l’occasion se présentera, sans être vu, il libérera un peu de son hostilité sur son entourage, cassera un objet, pincera sa soeur, ou commettra un acte hostile ou destructeur. Il pourra très bien en grandissant devenir un moraliste vertueux et intolérant, apparemment plein de pieux principes, mais au fond de lui même plein d’animosité. C’est exactement le pharisien décrit par Jésus : « Une tombe bien blanche, belle au dehors, mais pleine à l’intérieur d’ossements et de pourriture. » (Saint Matthieu XXIII 27.)
A ce stade peut se poser aussi un autre problème ; celui de la mère qui a peur d’exercer son autorité. Elle cède à toutes les exigences de l’enfant. Quand il refuse les limites qu’elle lui oppose, elle repousse immédiatement ces limites et c’est l’enfant qui a le dernier mot. Il apparaît bientôt que dans la famille les rôles sont inversés. C’est l’enfant qui dirige et non plus les parents. Cela aboutit au « syndrome du garnement ». Ces enfants n’apprennent absolument pas à se conformer à la réalité pendant la « première adolescence », ce qui leur créera maintes difficultés quand ils entreront au jardin d’enfants et qu’ils découvriront alors que la maîtresse et les autres enfants exigent un respect élémentaire des règles de la société. Et ils en seront incapables, parce que leur mère ne les a pas aidés à apprendre ce respect élémentaire des lois pendant ce stade de la « première adolescence ».
Regardez autour de vous les adultes que vous connaissez. Je suis sûr que vous connaissez des gens terriblement timides et gênés, ainsi que des gens plus conformistes et soumis que d’autres. On dirait qu’ils ne se permettent jamais de se détendre ; ils sont raides, pointilleux, pleins de préjugés. Il en est d’autres aussi qui sont toujours en opposition. Vous pouvez être certain qu’ils prendront le contre pied de n’importe quoi. Au sein des clubs et des associations, ce sont toujours eux qui font des histoires. Sur le plan psychologique, il leur faut toujours quelqu’un ou quelque chose à combattre. Or les adultes trop soumis comme ceux qui s’opposent sans cesse ont été dans la plupart des cas des enfants « mal pris » au seuil de leur enfance. qui commence généralement par ce stade que nous nommons la « première adolescence.